Engagement Social :
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Pour une Egalité sociale
QUI SERA ROI ?
Armé du fouet vengeur, le Christ, en sa justice,
A chassé devant lui les vendeurs couronnés,
Et, brisant le veau d’or gorgé du sacrifice,
Il souffle sa colère aux peuples prosternés.
Que votre voix profonde
S’appelle et se réponde !
Debout, peuples du Christ, relevés sous sa loi !
Un jour, tout sera libre et Dieu seul sera roi !
Dieu créa l’univers, Christ a fait l’Evangile ;
C’est la charte du ciel et de l’humanité.
Soldats dont les drapeaux flottent de ville en ville,
Pauvres enfants, bourreaux de la maternité,
Que votre voix profonde
S’appelle et se réponde !
Chantez, soldats du Christ, ralliés sous sa loi !
Un jour, tout sera libre et Dieu seul sera roi !
France, par tes enfants grâces te soient rendues !
Leurs berceaux dormiront ombragés d’oliviers ;
La faim ne fera plus de mères éperdues
Sous les débris croulants de tes humbles foyers.
La prière profonde
Monte au Sauveur du monde,
Et la femme chrétienne a tant prié pour toi,
Qu’un jour, tout sera libre et Dieu seul sera roi !
Lève-toi, sœur lointaine, Irlande agenouillée !
Le ciel a pris parti pour tes longues douleurs.
Ta tête qui fléchit, pâle et de sang mouillée,
Reprendra sa beauté sous d’immortelles fleurs.
Ta misère profonde
A fait pleurer le monde,
Mais le maître du monde a dit aussi pour toi :
“Un jour, tout sera libre et Dieu seul sera roi !”
Et toi, spectre adoré ! spectre errant et sublime,
Echappé tout sanglant et meurtri de tes fers,
Quand tu laissas tes morts et ta dépouille au crime,
Pologne ! à ton exil Christ ouvrit l’univers.
Ta tristesse profonde
Est le remords du monde ;
Pardonne, ô fils du Christ, éclairé dans sa loi !
Un jour, tout sera libre et Dieu seul sera roi !
Liberté ! sur la terre ouvre ton aile immense.
Avec les fruits vivants, les fruits délicieux
De ton règne attendu dont l’éclat recommence,
Liberté, ne va plus t’en retourner aux cieux !
Ta lumière féconde
Est le foyer du monde ;
Ainsi nous l’ont crié ceux qui mouraient pour toi :
Un jour, tout sera libre et Dieu seul sera roi !
CANTIQUE DES MERES
Reine pieuse aux flancs de mère,
Ecoutez la supplique amère
Des veuves aux rares deniers
Dont les fils sont vos prisonniers :
Si vous voulez que Dieu vous aime
Et pardonne au geôlier lui-même,
Priez d’un salutaire effroi
Pour tous les prisonniers du roi !
On dit que l’on a vu des larmes
Dans vos regards doux et sans armes ;
Que Dieu fasse tomber ces pleurs,
Sur un front gros de nos malheurs.
Soulagez la terre en démence ;
Faites-y couler la clémence ;
Et priez d’un céleste effroi
Pour tous les prisonniers du roi !
Car ce sont vos enfants, madame,
Adoptés au fond de votre âme,
Quand ils se sont, libres encor,
Rangés sous votre rameau d’or ;
Rappelez aux royales haines
Ce qu’ils font un jour de leurs chaînes ;
Et priez d’un prudent effroi
Pour tous les prisonniers du roi !
Ne sentez-vous pas vos entrailles
Frémir des fraîches funérailles
Dont nos pavés portent le deuil ?
Il est déjà grand le cercueil !
Personne n’a tué vos filles ;
Rendez-nous d’entières familles :
Priez d’un maternel effroi
Pour tous les prisonniers du roi !
Comme Esther s’est agenouillée
Et saintement humiliée
Entre le peuple et le bourreau,
Rappelez le glaive au fourreau ;
Vos soldats vont la tête basse,
Le sang est lourd, la haine lasse :
Priez d’un courageux effroi
Pour tous les prisonniers du roi !
Ne souffrez pas que vos bocages
Se changent en lugubres cages ;
Tout travail d’homme est incomplet ;
C’est en vain qu’on tend le filet,
Devant ceux qui gardent leurs ailes.
Pour qu’un jour les vôtres soient belles,
Priez d’un angélique effroi
Pour tous les prisonniers du roi !
Madame ! les geôles sont pleines ;
L’air y manque pour tant d’haleines ;
Nos enfants n’en sortent que morts !
Où commence donc le remords ?
S’il est plus beau que l’innocence,
Qu’il soit en aide à la puissance,
Et priez d’un ardent effroi
Pour tous les prisonniers du roi !
C’est la faim, croyez-en nos larmes,
Qui, fiévreuse, aiguisa leurs armes.
Vous ne comprenez pas la faim :
Elle tue, on s’insurge enfin !
O vous ! dont le lait coule encore,
Notre sein tari vous implore :
Priez d’un charitable effroi
Pour tous les prisonniers du roi !
Voyez comme la Providence
Confond l’oppressive imprudence ;
Comme elle ouvre avec ses flambeaux,
Les bastilles et les tombeaux ;
La liberté, c’est son haleine :
Qui d’un rocher fait une plaine :
Priez d’un prophétique effroi
Pour tous les prisonniers du roi !
Quand nos cris rallument la guerre,
Cœur sans pitié n’en trouve guère ;
L’homme qui n’a rien pardonné,
Se voit par l’homme abandonné ;
De noms sanglants, dans l’autre vie,
Sa terreur s’en va poursuivie ;
Priez d’un innocent effroi
Pour tous les prisonniers du roi !
Reine ! qui dites vos prières,
Femme ! dont les chastes paupières
Savent lire au livre de Dieu ;
Par les maux qu’il lit en ce lieu,
Par la croix qui saigne et pardonne,
Par le haut pouvoir qu’il vous donne :
Reine ! priez d’un humble effroi
Pour tous les prisonniers du roi !
Avant la couronne qui change,
Dieu grava sur votre front d’ange,
Comme un impérissable don ;
“Amour ! amour ! pardon ! pardon !”
Colombe envoyée à l’orage,
Soufflez ces mots dans leur courage :
Et priez de tout notre effroi,
Pour tous les prisonniers du roi.
Redoublez vos divins exemples,
Madame ! le plus beau des temples,
C’est le cœur du peuple ; entrez-y !
Le roi des rois l’a bien choisi.
Vous ! qu’on aimait comme sa mère,
Pesez notre supplique amère,
Et priez d’un sublime effroi
Pour tous les prisonniers du roi !
Lyon, 1834.
Contre la pauvreté
UN PAUVRE
A MON FILS
Enfant ! sois doux au pauvre, il en est d’adorables ;
Il en est de puissants sous leurs traits misérables :
Tel est celui qui monte attiré par ta voix,
Qui descend toujours humble et content quelquefois,
Selon nos jours à nous, vides, nourris d’attente,
Ou comblés de travail et de joie haletante.
Dieu lui fait, m’a-t-il dit, de longues nuits sans peur ;
Et sous un peu de paille il a chaud dans son cœur !
Le sommeil a pour lui des ailes toutes prêtes ;
C’est là qu’il illumine et qu’il donne ses fêtes ;
Là, qu’un ange vient dire à ce pauvre à genoux :
“Debout ! debout, mon frère ! et montez avec nous !
Laissez-moi relever votre âme voyageuse ;
Laver vos pieds durcis par l’argile fangeuse ;
Rendre vos pas légers puisqu’il sont sans remord,
Et délier vos bras pour les tendre à la mort !
Ayez foi dans la mort : cette cueilleuse d’âmes,
Ne les moissonne pas pour en tuer les flammes ;
Mais pour les délivrer de leur lourd vêtement,
Comme on ôte Le sable où dort le diamant.
Dans votre épreuve solitaire,
Ne demandez pas le bonheur :
Sa semence est dans votre cœur ;
Il n’éclora pas sur la terre.
Si la terre en poussait les fleurs,
Voyez qu’elles n’ont qu’une aurore,
Et qu’elles laisseraient encore
Leurs épines dans vos douleurs.
Mais ce fruit couvé par votre âme,
Naîtra plus haut mûr et vermeil,
Fait d’une impérissable flamme,
Comme un rubis sous le soleil.
Le bonheur, c’est l’amour sans larmes ;
C’est la liberté sans effroi ;
Sans prisons, sans haines, sans armes,
Et les mondes roulant sans roi.
Bénissez donc vos pleurs dont l’intérêt s’amasse.
Dieu compte avec la terre ; où l’ombre règne, il passe !
Et l’éternité s’ouvre aux mots : Pardon ! Amour !
“Montez !” - Et l’indigent monte à Dieu jusqu’au jour !
Quand ce beau rêve a fui, quand la faim le réveille,
S’il tombe en soupirant du ciel où l’on sommeille,
Il reprend son fardeau plus léger, lui, plus fort,
Et gravit patient les affronts de son sort.
Ce pauvre est plus qu’un pauvre ! une telle indigence,
Puisque Dieu la permet, ouvre l’intelligence :
Dieu voilé parle en lui. Souvent ses vieux lambeaux,
M’ont paru lumineux, comme si de flambeaux,
Comme si des rayons d’une auréole sainte,
Sa tête blanchissante et paisible était ceinte :
Ce pauvre est plus qu’un pauvre ! enfant ! sois doux pour lui,
Comme tu fus hier, s’il revient aujourd’hui.
L’AME ERRANTE
Je suis la prière qui passe
Sur la terre où rien n’est à moi :
Je suis le ramier dans l’espace,
Amour, où je cherche après toi.
Effleurant la route féconde,
Glanant la vie à chaque lieu,
J’ai touché les deux flancs du monde,
Suspendue au souffle de Dieu.
Ce souffle épura la tendresse
Qui coulait de mon chant plaintif
Et répandit sa sainte ivresse
Sur le pauvre et sur le captif.
Et me voici louant encore
Mon seul avoir, le souvenir,
M’envolant d’aurore en aurore
Vers l’infinissable avenir.
Je vais au désert plein d’eaux vives
Laver les ailes de mon cœur,
Car je sais qu’il est d’autres rives
Pour ceux qui vous cherchent, Seigneur !
J’y verrai monter les phalanges
Des peuples tués par la faim,
Comme s’en retournent les anges,
Bannis, mais rappelés enfin. . .
Laissez-moi passer, je suis mère ;
Je vais redemander au sort
Les doux fruits d’une fleur amère,
Mes petits volés par la mort.
Créateur de leurs jeunes charmes,
Vous qui comptez les cris fervents,
Je vous donnerai tant de larmes
Que vous me rendrez mes enfants !
Solidarité face à l’exclusion (« les éxilés de la vie »)
LE BANNI
Les toits étaient dorés par le couchant ;
D’heureux enfants jouaient dans la poussière,
Et d’une église où tintait la prière,
La brise, au loin, portait le dernier chant.
Sur le chemin à tous libre et splendide,
Un homme seul errait triste et livide ;
Cet homme étrange avait peine à courir,
Et peine a vivre. . . et peut-être à mourir.
Son œil voilé jetait un feu farouche ;
D’ardents soupirs par force ouvraient sa bouche ;
Quelqu’un, l’osant, eût crié : “Qu’avez-vous ?”
Mais il craignait la charité de tous.
De tous ?. . . Oh ! non, peu regardaient cette âme
Passer traînant son orageuse flamme,
Comme voulant entre le sol et l’air
Glisser furtive et pareille à l’éclair.
La terre est longue à toute âme exilée,
Fuyant son nom de vallée en vallée.
Rien sur son corps ne tient que par lambeaux ;
S’il va s’ asseoir c’est auprès des tombeaux.
Qu’a-t-il donc fait ? Qu’en a-t-on su ?. . . Qu’importe ! . . .
Son dur pays qui lui ferme la porte
Le sait-il mieux ? Le plus sûr aujourd’hui,
C’est de prier pour son juge et pour lui.
Dieu les attend et tous les deux sont frères,
Dieu tient la clé de terribles mystères.
Sa loi n’est pas l’éternelle rigueur :
Dieu fit l’amour, l’homme en a fait l’erreur.
Ayant franchi le carrefour qui crie,
Une humble voix a dit “Je vous en prie !
Faites l’aumône à mon destin voilé,
“Et dans vos maux vous serez consolé.
“Vous verrez l’heure à sa douce lumière :
“De toute joie, hélas ! c’est la première !
“Voyez ! voyez ! et que Dieu sur vos pas
“Sème les biens que nous ne voyons pas !”
Et l’homme étrange a tressailli dans l’ombre,
Et l’eau divine a mouillé son œil sombre,
Cette eau du cœur qui lave le remords,
Comme une pluie a relevé son corps.
Il a donné ! Le pauvre a fait l’aumône ;
Et l’autre pauvre a béni qui lui donne ;
Et le voyant, au son de cette voix,
A cru entrer dans son libre autrefois.
Tout parcouru par cette voix bénie
Il jurerait que sa peine est finie.
Pour une larme, hélas ! pour un grain d’or,
Dieu permet donc qu’on le salue encor !
“La voix, dit-il, parle comme ma mère !
Elle a rompu pour moi la mort amère,
Et remué comme un petit enfant
Le vieux banni dans l’exil étouffant.
Merci, ma mère ! “ Et le banni se couche
Sous le nom pur qui rassainit sa bouche.
O vieille mère ! aumône de l’amour !
Voilà ton fils doux comme au premier jour.
L’IDIOT
A MADAME PAULINE DUCHAMBGE
Avec l’aube toujours ta plainte me réveille,
André ! toujours ton nom tourmente mon oreille ;
Car toujours sans pitié, persécuteurs enfants,
Vous brisez son sommeil par vos cris triomphants.
Il dormait. De la nuit la fraîcheur salutaire
Peut-être dans son sein versait un songe heureux.
Quel autre bien attend l’orphelin solitaire ?
Son réveil est si douloureux !
Dans le sommeil du moins, l’oubli vient, le sort change ;
Et, couché sur la terre où le soleil a lui,
Qui sait s’il ne voit pas un Ange
Sourire ou pleurer avec lui ?
Pourquoi faire envoler son erreur décevante ?
Regardez, inhumains, cet être languissant,
Comme un chevreuil blessé que la meute épouvante,
Essayer pour vous fuir un effort impuissant.
Eh ! que vous a-t-il fait ? Laissez passer sa vie
Sous le nuage triste où Dieu l’enveloppa :
Il n’a plus sa raison que le malheur frappa ;
Mais votre voix est dure ; et tout ce qu’il envie,
C’est l’indulgent silence : il parle au malheureux,
Il assoupit l’éclat de vos rires affreux.
Quand vous l’avez blessé de vos cruelles armes,
André frappe son cœur où s’amassent ses larmes.
L’homme, pour tous ses jours, en apporte en naissant ;
C’est le calice amer où son orgueil s’abreuve ;
Bientôt, jeunes railleurs, vous en ferez l’épreuve,
Et le plus gai de vous s’en ira gémissant.
Vos teints de fleur, vos jeux, votre éclatante joie,
Votre âge audacieux, qui croit régner toujours,
Du temps qui raille aussi seront bientôt la proie :
Vous serez vieux dans quelques jours.
Des vieillards assis sur les places,
A l’ombre des ormeaux vivaces
Qu’ils y plantèrent autrefois,
Vous aurez la langueur et les débiles voix ;
La vie à vos regards retirera ses flammes ;
Vous croirez que l’oiseau vous refuse son chant ;
Quelque chose d’amer coulera dans vos âmes,
Car vous direz : Je fus méchant !
Dieu plaindra du roseau le naufrage rapide,
Bien qu’il fasse en tournant rire les matelots !
“Qu’eût-il vu, disent-ils, dans son destin timide ?
Il eût bordé la rive et caressé les flots !”
Triste un jour comme André, je suivis sa détresse :
Loin de la ville heureuse elle nous égara.
L’église du coteau fit rêver sa tristesse ;
Il salua l’église, et puis il soupira.
Chancelant et courbé sur son appui de frêne,
Il s’arrêtait pensif, il cueillait une fleur ;
Et du jeune idiot la mousse et le troène
Couronnaient la pâleur.
Le vent qui passe et courbe la verdure
Etonnait son oreille ; il cherchait ce murmure,
Et comptait sur ses doigts le brisement égal
De l’eau dans les cailloux épurant son cristal.
Le jeu d’un papillon, qui planait sur sa tête,
Le fit rire et tourner longtemps
Il agitait ses mains avec un air de fête ;
Et puis il oublia l’envoyé du printemps.
Il dansa. Pauvre André ! La lointaine musette
Lui disait que la danse avait frappé ses yeux :
La mémoire entendait, mais l’âme était muette ;
Le danseur n’était point joyeux.
Sa faiblesse inclinée au bord de la fontaine
Y suspendit mes pas ;
Seul, à quelque ombre amie il racontait sa peine,
Car il parlait tout bas.
“Peut-être, me disais-je, heureux sous sa couronne,
Plus légère à son front que le bandeau d’un roi,
Il rend grâce à l’air libre et pur qui l’environne ;
A l’image d’un homme il sourit sans effroi.”
Tout à coup, de ses fleurs la parure éphémère
D’un souvenir aigu sembla le déchirer ;
Il étendit les bras en s’écriant : Ma mère !
Et plus faible et plus pâle il s’assit pour pleurer.
Dans le ruisseau longtemps je vis tomber ses larmes ;
A leur chute rapide André trouvait des charmes,
Et curieusement les regardait couler.
La pitié m’oppressait ; je ne pouvais parler.
“André ! lui dis-je enfin, retourne vers la ville.
Ne crains-tu pas la nuit passée hors des remparts ?
Vois-tu les habitants rentrer de toutes parts ?
Va ! pauvre agneau perdu, cherche au moins un asile.”
Alors, sans me répondre, il reprit son chemin.
Il était sous ma porte assis le lendemain.
D’un air doux et stupide il m’offrit une feuille
De la guirlande encor pendante sur son front.
Ah ! le présent du pauvre est digne qu’on l’accueille ;
Dieu veut qu’il soit sauvé d’un douloureux affront.
Et j’offris à mon tour l’espoir de l’infortune,
Ce métal où le riche attache le bonheur.
L’enfant mit la main sur son cœur,
En détournant les yeux de l’offrande importune.
“André ! pardonne-moi”, lui dis-je ; il me sourit.
Que ce touchant effort renfermait d’amertume !
Quand de pleurer toujours nos yeux ont la coutume,
Dans leur sourire encor le malheur est écrit.
Et moi : “Veux-tu venir ? veux-tu changer ta vie,
Enfant ? veux-tu voyager avec nous ?
Tu verras d’autres cieux. Va ! tous les cieux sont doux ;
Ils cachent tant d’espoir ! Les fleurs te font envie ?
Viens ; partout la rosée y répand sa fraîcheur.
Tu ne dormiras plus sur une pierre humide ;
Et comme à des ramiers le passereau timide
Se donne, tu suivras notre essaim voyageur ;
Veux-tu ? . . .” Ses yeux erraient ; j’y vis paraître une âme ;
Son teint morne et mourant soudain se ranima.
Vous allez juger quelle flamme
Dans ce cœur éteint s’alluma.
Un signe prompt m’attire sur sa trace ;
Il monte vers l’église, il a franchi l’enclos
Où d’humbles croix, d’humbles fleurs, tout retrace
D’objets aimés l’invisible repos.
Sur une tombe, à genoux, sans haleine,
André s’étend, l’enferme dans ses bras ;
Puis, avec un accent que l’on devine à peine,
Il se lève en criant : Ma mère ! tu viendras !
Mais épuisé par cet élan pénible,
Cachant ses yeux dans l’herbe du tombeau,
André s’endort comme un enfant paisible
Qu’a réveillé quelque importun flambeau.
Vous que je ne hais plus, car vos yeux sont humides,
Des pleurs d’un insensé vous voilà moins avides ?
Oui, croyez-moi, le cœur survit à la raison :
C’est là que se retire un reste de lumière
Qui doit échapper à la terre :
Toujours d’un dard moqueur on y sent le poison !
O mes jeunes amis, prenez bien sa défense !
Nés sur le même sol, charmez sa longue enfance ;
Sous vos toits généreux qu’il entre quelquefois !
Enfants, ne raillez plus ses naïves chimères ;
Eveillez sur son sort la pitié de vos mères,
Et, quand je serai loin, rappelez-lui ma voix :
Cette voix triste est douce à l’indigent timide ;
Le pauvre aime l’accent ému de sa douleur.
Vous-mêmes, croyez-moi, souvent un humble guide
Peut en vous éclairant vous conduire au bonheur.
Qui ne veut le bonheur ? L’homme, dès qu’il respire,
Le demande au breuvage à ses lèvres promis :
Plus tard il le demande à des songes amis ;
Hélas ! il le demande encor quand il expire !
André l’attend aussi : comme un frêle arbrisseau
Jeté sur un terrain aride,
Sous l’ardent soleil qui le ride,
Attend la fraîcheur du ruisseau ;
Sa jeunesse se fane et tombe
Sans éclat, sans sève, sans fruit ;
Et, loin du monde et loin du bruit,
André l’attend sur une tombe !
Contre le Racisme
L’ESCLAVE
Pays des noirs ! berceau du pauvre Arsène,
Ton souvenir vient-il chercher mon cœur ?
Vent de Guinée, est-ce la douœ haleine
Qui me caresse et charme ma douleur ?
M’apportes-tu les soupirs de ma mère,
Ou la chanson qui console mon père ?...
Jouez, dansez, beaux petits blancs ;
Pour être bons, restez enfants !
Nègre captif, couché sur le rivage,
Je te vois rire en rêvant à la mort ;
Ton âme libre ira sur un nuage,
Où ta naissance avait fixé ton sort :
Dieu te rendra les baisers de ta mère
Et la chanson que t’apprenait ton père ! . . .
Jouez, dansez, beaux petits blancs ;
Pour être bons, restez enfants !
Pauvre et content jamais le noir paisible,
Pour vous troubler, n’a traversé les flots ;
Et parmi vous, sous un maître inflexible,
Jamais d’un homme on n’entend les sanglots.
Pour vous ravir aux baisers d’une mère,
Qu’avons-nous fait au dieu de votre père ? . . .
Jouez, dansez, beaux petits blancs ;
Pour être bons, restez enfants !
Pacifisme
LES OISEAUX
Caravane aux voix enflammées,
Légers navigateurs du vent,
Petites âmes emplumées,
Qu’une fleur héberge souvent ;
Peuple d’en haut, joyeux mystère,
Donnez votre exemple à la terre,
Vous qui suivez la même loi,
Vous qui chantez le même roi !
Sous l’arceau de la vieille église
Ou dans l’arbre en fleur du chemin,
Le cœur au nid, l’aile à la brise,
Harmonistes du genre humain ;
Peuple d’en haut, joyeux mystère,
Donnez votre exemple à la terre,
Vous qui suivez la même loi,
Vous qui chantez le même roi !
Quand vos délirantes roulades
Font sourire un morne empereur,
Vous versez les mêmes aubades
Dans l’oreille du laboureur.
Peuple d’en haut, joyeux mystère,
Donnez votre exemple à la terre,
Vous qui suivez la même loi !
Vous qui chantez le même roi !
Exempts de nos durs anathèmes,
Vous vous épousez dans les airs,
Et multipliant vos baptêmes
Vous peuplez gaîment l’univers.
Peuple d’en haut, joyeux mystère,
Donnez votre exemple à la terre,
Vous qui suivez la même loi,
Vous qui chantez le même roi !
Sans clefs, sans portes, sans ferrailles,
Sans rideau, pour y voir plus clair,
Vos loyers pendent aux murailles
Que l’homme fait payer si cher.
Peuple d’en haut, joyeux mystère,
Donnez votre exemple à la terre,
Vous qui suivez la même loi,
Vous qui chantez le même roi !
Jamais un triste plan de guerre
N’a rassemblé votre conseil,
Et vous ne vous attroupez guère
Que pour saluer le soleil.
Peuple d’en haut, joyeux mystère,
Donnez votre exemple à la terre,
Vous qui suivez la même loi,
Vous qui chantez le même roi !
Levés avec l’aube levée,
Montant vers Dieu dans sa lueur,
Au voisin de votre couvée
Vous n’allez pas chanter malheur.
Peuple d’en haut, joyeux mystère,
Donnez votre exemple à la terre,
Vous qui suivez la même loi,
Vous qui chantez le même roi !
Dans vos luttes d’amour sans larmes,
Musiciens toujours d’accord,
Vous rendez seulement les armes
A qui chantera le plus fort !
Peuple d’en haut, joyeux mystère,
Donnez votre exemple à la terre,
Vous qui suivez la même loi,
Vous qui chantez le même roi !
Si vos nids dans nos paysages
Sont menacés par les chasseurs,
Vous allez loger aux nuages,
Plus libres que vos oppresseurs !
Peuple d’en haut, joyeux mystère,
Donnez votre exemple à la terre,
Vous qui suivez la même loi
Vous qui chantez le même roi !
D’une divine sépulture
Honorant vos frêles débris,
Orchestre ailé de la nature,
Les cieux vous servent-ils d’abris ?
Peuple d’en haut, joyeux mystère,
Donnez votre exemple à la terre,
Vous qui suivez la même loi,
Vous qui chantez le même roi !
Car jamais on n a vu la trace
De vos corps tombés dans les bois,
Où vous ne laissez que la grâce
D’un écho rempli de vos voix.
Peuple d’en haut, joyeux mystère,
Donnez votre exemple à la terre,
Vous qui suivez la même loi,
Vous qui chantez le même roi !
Ah ! je sens que je fus colombe,
En voyant vos ailes s’ouvrir ;
Et pour vous suivre par la tombe,
J’ai déjà moins peur de mourir.
Peuple d’en haut, joyeux mystère,
Donnez votre exemple à la terre,
Vous qui suivez la même loi,
Vous qui chantez le même roi !
UN DESERTEUR
J’entends sonner dimanche,
Qu’ils sont heureux là-bas,
Devant l’église blanche,
Parlant haut, priant bas !
Quand tout se sent renaître
Au soleil doux et chaud,
C’est le bon Dieu peut-être
Qui dore mon cachot.
Ma mère ! ma mère !
Qui priez là-bas,
Dans votre prière
Ne m’accusez pas !
De garde à la frontière
Sur mon fusil penché,
J’écoutais sur la pierre
Un filet d’eau caché.
Puis songeant à vos larmes
Au fond de vos yeux doux,
J’ai jeté là mes armes
Pour m’élancer vers vous !
Ma mère ! ma mère !
Qui priez là-bas,
Dans votre prière
Ne pleuriez-vous pas ?
Plus loin l’eau sans entrave
Appelait le nageur,
Et lassé d’être esclave
Je me fis voyageur.
Une senteur d’automne
Ouvrait mon souvenir,
Et le canon qui tonne
N’eût pu me retenir.
Ma mère ! ma mère !
Qui priez là-bas,
Dans votre prière
N’appeliez-vous pas ?
Les parfums du village
Troublent l’humble soldat ;
Moi, je n’eus de courage
Qu’aux périls du combat.
A mes plaisirs d’enfance
J’avais rêvé ce soir,
Et, tout fiévreux d’absence,
J’ai couru vous revoir. . .
Ma mère ! ma mère !
Qui priez là-bas,
Dans votre prière
N’attendiez-vous pas ?
Au fond de la nuit sombre,
M’excitant à marcher,
Comme un géant dans l’ombre
Se dressait mon clocher.
Et notre blanche église
M’attirait à genoux
Sous la croix où Louise
Est couchée avant nous.
Ma mère ! ma mère !
Qui priez là-bas,
Dans votre prière
N’y pensiez-vous pas ?
La mort donne quittance
Au soldat égaré,
Puisqu’après la sentence,
Mes juges ont pleuré.
Paix ! voici la parade
Emplissant le chemin,
Et mon vieux camarade
Qui me tuera demain. . .
Ma mère ! ma mère !
Qui priez là-bas,
Dans votre prière
Ne m’attendez pas !
Musique militaire
Qui bondis sur mon cœur,
Atteindras-tu sous terre
Le pauvre déserteur ?. . .
Les cloches sur ma tête
Sont bonnes de courir. . .
Ce carillon de fête
M’encourage à mourir.
Ma mère ! ma mère !
Qui priez là-bas,
Dans votre prière
Ne m’oubliez pas !
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