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Extrait des Œuvres Poétiques Complètes de Maceline Desbordes-Valmore

par Marc Bertrand (à paraître)

 

Marceline Desbordes-Valmore (Douai 1786 – Paris 1859)

Vie éprouvante que la sienne, toute pétrie de tristesses et de privations, assumée au milieu des larmes et du labeur. Sa famille n’était pas, au départ, des plus pauvres ; mais dans les années mil sept cent quatre-vingt-dix, avec une industrie textile en crise, le métier d’ourdisseur, la peinture des armoiries et les ornements d’église – alors occupations de Félix Desbordes, le père – ne nourrissaient guère leur homme !

La voilà donc partie, aux côtés de sa mère – elle a tout au plus douze ans – depuis son Douai natal pour le Sud-Ouest, gagnant à la sueur de son jeune talent, déjà comédienne et à peine adolescente, de quoi joindre la Guadeloupe à la recherche de la fortune rêvée incarnée par un cousin lointain. Une première fois, a prétendu Marceline, mais ce n’est qu’une belle légende, les Desbordes avaient refusé la fastueuse richesse offerte par des grands-oncles hollandais, sans héritiers, protestants, qui auraient exigé en échange leur conversion collective… La voilà de retour ; cousin introuvable, mère victime de la fièvre jaune, orpheline, sans le sou, le capitaine du navire l’ayant dépouillée de tout, sauf de sa vertu, et encore fut-ce de justesse. Confirmée comédienne, c’est la période de sa première liaison (un enfant mort presque tout de suite). Puis une deuxième, plus sérieuse ; un second enfant naturel qui mourra à cinq ans et demi.

Mère dans ses fibres les plus secrètes, son premier-né légitime, fruit de son union avec un camarade de théâtre de Bruxelles, Prosper Valmore, ne vivra que quelques semaines. Des trois autres enfants qu’elle aura, les deux filles disparaîtront, Inès à l’adolescence, Ondine jeune femme, après avoir elle aussi perdu un tout jeune enfant. Seul Hippolyte a survécu à ses deux parents.
Est-ce en écho à des disparitions multiples, dans la fleur de l’âge, de trop de ses proches : ses amies d’enfance, ses enfants, plusieurs amies adultes, qu’elle a, par cinq fois, composé un poème sur une femme-artiste-morte-jeune ? La Jeune Comédienne, Nadège, À la mémoire de Marie d’Orléans, Élisa Mercœur, Lucretia Davidson; soit, dans l’ordre, deux comédiennes, une sculptrice, deux poètes. Sans compter quelques évocations, incidentes ou non, de plusieurs êtres morts jeunes eux aussi. Elle a d’ailleurs écrit dans Les Fleurs, en 1833 :

" Mourir jeune, au soleil, Dieu ! que c’est bien mourir ! "

Procédure inversante : multiples sont, chez cette mère qu’était Marceline, les évocations de sa propre mère, morte dans la force de l’âge.
Elle fut sans cesse condamnée à émigrer avec son mari, Prosper, comédien comme elle mais qui le fut plus longtemps qu’elle. De ville en ville (Lyon, Bordeaux, Rouen…) – une odyssée de vingt ans – de cinquième étage en grenier, elle qu’eût comblée un nid stable et pas trop haut perché ; quitte, une fois dans la capitale, à rêver vaguement d’une installation dans le Midi pyrénéen.

De sa famille propre, dispersée et progressivement éteinte, seul avait survécu ce frère à qui elle n’omettait jamais d’envoyer quelques écus ; ce frère dont on s’acharne à stigmatiser l’intempérance – mais son père, souligne F. Ambrière, l’avait, à l’âge de quatorze ans, littéralement vendu à l’armée, histoire de ne plus l’avoir à charge et de grappiller un peu d’argent sur sa prime. Et vingt ans de vie militaire, dont sept de captivité et quelques autres de campagnes, pèsent lourd dans une vie d’homme…

Parallèlement aux correspondances plus ou moins strictes que l’on peut établir entre tel poème et tel événement de sa vie amoureuse, il faut dire que nombre de pièces versifiées – en prose aussi : Domenica, Les Deux Églises… – offrent un reflet indirect, parfois lointain de ce qu’elle a pu voir, vivre, ressentir, souhaité être, regretté d’être (ou de ne pas être). Voici au sein d’une multiplicité :
L’Idiot, qui prend la défense de celui qu’une terminologie moins péjorative désigne aujourd’hui comme le handicapé, ne peut pas avoir une origine purement fictionnelle (Hippolyte Valmore n’a-t-il pas dit à propos des Contes de sa mère qu’ils ont toujours pour fondement un fait réel ?).
Le Berceau d’Hélène, bien sûr c’est Douai et Marceline (le vieux rempart, l’église abandonnée…) ; mais que représente l’oiseleur, figure de mort ?
L’Orpheline (comme l’était la poétesse) a été séduite par un « seigneur d’aimable figure » : Audibert ? Latouche ?
L’Étranger au village, simplissime romance, est trop l’écho des hasards des amours qui font que le définitif n’est pas forcément celui qui semble se profiler à l’origine : méandres marceliniens.
Enfin Le Papillon malade, dont une longue tirade philosophe ainsi :

"Je ne vois plus rien sur la terre
Qui ressemble à mon beau matin !

Mais le temps m’a parlé…
… je n’ai plus de désir

Et je suis tout honteux d’avoir eu du plaisir
"

n’est-ce pas une réflexion sur elle-même à une heure de désespérance ou de contrition ? Contrairement à ses Contes en prose où l’intuition pédagogique cible clairement l’enfant, ceux en vers contiennent souvent une sorte d’autocommentaire d’adulte sur le vécu de leur auteur.

De manière plus éloignée, l’interminable lamentation de la mère d’Arthur dans Le Petit Arthur de Bretagne, inspirée de Shakespeare, mais considérablement allongée, c’est un peu la douleur ressuscitée de Marceline mère crucifiée pleurant Marie-Eugène : « On m’a volé mon fils et Dieu me le rendra » ; y compris l’invocation à sa propre mère, semblable à ce qu’a fait souvent la poétesse.

Vie zébrée de contradictions curieuses ou déchirantes, rarement heureuses ! Marceline était croyante ; Dieu, les anges, la Vierge, tiennent autant de place dans ses lettres, dans ses vers et dans son cœur : pourtant la discrétion de ses funérailles a pu faire croire – à tort – qu’elles furent civiles (il est vrai qu’elle même en avait à peu près un jour exprimé le vœu) ; et elle poussa souvent assez loin, dans ses vers, ô scandale ! l’assimilation de sa passion pour Lui avec l’amour de Dieu, un peu comme Rousseau croyait tout amour divin ; elle aimait les églises, surtout désertes, mais était assez indifférente à l’Église ; plus proche de la Crèche que du Vatican, a dit son fils. Encore qu’elle fût déjà un peu fanée (c’est l’inspecteur des Théâtres Duverger qui mentionne son « physique très usé »), elle conquit sans l’avoir voulu (?) à trente et un ans le cœur d’un beau garçon de vingt-quatre ans, et l’épousa. Pour Prosper Valmore, elle souhaitait la gloire : il a végété ; il escompta, presque en même temps, la direction d’une fromagerie auvergnate et l’ « inspection particulière » des terrains du Gouvernement : les deux projets tournèrent court ; il rêvait – et elle aussi pour lui – des grandes scènes parisiennes : il dut se contenter presque constamment de la province. Ses succès à elle, en poésie, ont varié, semble-t-il, en raison inverse de ses mérites. Bouquets et Prières, Pauvres fleurs, sont supérieurs à l’inégal recueil de 1830, qui s’est publié avec beaucoup moins de mal. Que dire des poèmes posthumes qu’elle espéra jusqu’au bout voir imprimer de son vivant : c’est précisément quand sa manière fut bien au point – mais le savait-elle ? – qu’elle entama une chasse éperdue à l’éditeur. Elle a détesté Lyon, plus exactement la ville, son climat, ce qu’elle croyait être sa laideur, mais a tissé tout un réseau d’amitiés lyonnaises : Boitel, Berjon, Coignet, Dessaix, Prud’hon qui fut le parrain d’Ondine, et bien d’autres (Eugène Vial leur a consacré tout un livre), et vibré aux détresses diverses de la population, que ce soient les deux émeutes de 1831 et 1834 ou l’inondation de 1840.

Véritable « prolétaire des lettres », selon l’heureuse formule de L. Descaves, elle a toujours été obligée, à part quelques rares moments, de compter, comme dit la langue populaire : fourmi autant que cigale. Constamment à court d’argent vu l’irrégularité des ressources du ménage (elle n’était pas prodigue ; généreuse plutôt : elle envoyait aussi ponctuellement qu’elle pouvait les vingt francs mensuels de son frère Félix, à l’hospice de Douai), n’était-elle pas suppliée par son amie Caroline Branchu d’accepter de temps en temps une paire de gants ? Plus d’une de ses lettres est discrètement ponctuée de ces microbudgets qui trahissent une gêne non étalée, mais réelle. Plus d’une autre aussi fait état de soucis multiples : instruction des enfants, recherche lancinante d’un logis toujours trop cher, problèmes de santé, de domesticité, cent questions posées par la vie quotidienne, qui occupent ou préoccupent l’esprit, selon les cas. Ainsi, ses poèmes lui furent autant imposés par les tyrannies de l’argent – « ce mot de fer : argent », écrit-elle – que dictés par les aléas de sa vie sentimentale. Ses strophes furent souvent un gagne-pain, ce qui ne diminue en rien leur valeur, après avoir été, comme on l’a vu, une thérapeutique. Si, selon le mot d’E. Montégut, « elle a gagné sa poésie à la fatigue de son cœur », ce fut aussi à celle de son poignet. Toute sa vie, elle aura été à la peine, aux deux sens du terme : douleur et labeur.

Il est des pauvres que leur pauvreté aigrit ou durcit ; Marceline Valmore, elle, a écrit à un correspondant : « Les pauvres se secourent les uns les autres. » (Est-ce toujours vrai ?) Après avoir esquissé le tableau sombre de ses misères, il nous faut dire la chaleur de ses affections. Ne parlons pas de ses enfants ; à quoi bon retracer le calvaire d’une mère cinq fois crucifiée ? Arrêtons-nous plutôt d’abord sur son époux. On a parlé de mariage de raison. Mais la simple lecture des premières lettres à Prosper Valmore marque trop bien le passage de la fort compréhensible réserve aux élans passionnés (elle l’appelle « adoré Tomy », parce qu’ils avaient joué ensemble dans Tom Jones à Londres) ; les lettres suivantes allient trop naturellement les propos affectueux et les prévenances matérielles : robe de chambre, pantoufles, coco, foulards, tisane ou régime alimentaire ! « Frère, époux et maître » (c’est le début d’un de ses poèmes) : tout un programme ! L’on s’étonnera, certes, de voir se juxtaposer dans le temps les flammes poétiques allumées par l’Amant, et les non moins authentiques flammes conjugales ; mais ne soyons pas trop rationalistes pour jauger le cœur d’un être humain. « Desbordes-Valmore est surréaliste en amour », nous l’avons dit, selon A. Breton.

C’est l’intense chaleur humaine de Marceline qui la faisait, nous dit Sainte-Beuve, visiter à Lyon les emprisonnés de Perrache, multiplier les interventions officieuses pour autrui, y compris auprès des personnages les plus haut placés, tel le ministre Martin du Nord, son « pays », aux yeux duquel elle n’y « allait pas de main morte » dans ses requêtes (qui a dit qu’elle aurait arraché la grâce de Barbès ?) ; sans compter des démarches pour ses proches, Prosper ou Hippolyte. Le moindre détail n’est sans doute pas la gentillesse témoignée, après la mort de sa fille Ondine, à son gendre Langlais deux fois veuf, et aux premiers enfants de celui-ci. On ne saurait donc s’étonner de voir figurer si souvent dans ses poèmes les miséreux, les captifs, les infirmes, les enfants que frappe le destin, les Noirs persécutés.

Mais n’oublions pas ses amitiés. Amitiés d’enfance : Albertine Gantier ou Rose Dassonville, ou cet Henry entr’aperçu à l’âge des amours enfantines et immortalisé par Fleur d’enfance. Longues et multiples amitiés de femme avec Mle Mars (et l’on sait que dans le monde du théâtre les amitiés sont d’un équilibre délicat !), avec Caroline Branchu et Pauline Duchambge les intimes, et encore Mme Récamier ou Mme de Girardin ; mais aussi avec des hommes : Arago le Bordelais, Lepeytre le Marseillais, Boitel le Lyonnais, avec Gergerès, Béranger ou Raspail ; amitiés souvent épistolaires, à peu près toujours durables. Sans oublier Sainte-Beuve, hôte longtemps assidu des Valmore, Sainte-Beuve que seule peut-être sa propre indécision a empêché de devenir leur gendre.

Mortes ou vivantes, désignées ensemble ou évoquées – ou invoquées – nommément, ses amitiés alimentent, parallèlement à ses amours de femme, un gros contingent de son œuvre poétique.
Elle regardait la vie quotidienne avec simplicité. Un fait pittoresque: son attachement constant, ses lettres en font foi, aux divers «remèdes de bonne femme» (le Dr Lacassagne en a relevé une liste copieuse) ; elle guérit le rhume avec de la chicorée amère au lait, envoie à Victor Hugo une eau médicinale pour ses brûlures d’yeux, et croit aux vertus universelles de l’eau sédative. Problème plus sérieux : on l’a souvent présentée comme une autodidacte, arrivée l’esprit nu au seuil de la création littéraire. Est-elle vraiment ce que son fils, Sainte-Beuve et elle-même ont dit qu’elle était, n’a-t-elle rien lu et rien appris, ne savait-elle rien ? La chose serait confirmée par ce qu’on connaît des conseils qu’elle a reçus, voire sollicités, de Latour, Latouche et d’autres ; et sa modestie n’est pas feinte : singer l’humilité n’est ni dans ses habitudes, ni dans ses possibilités. Ou bien, dans le choix de ses mots et de ses rythmes a-t-elle été toute imprégnée des airs qu’elle a entendus ou chantés ? (Et dans ce cas les inflexions raciniennes que Boulenger, Le Dantec et d’autres se plaisent à souligner ici ou là lui viennent de son répertoire d’actrice.) Les deux opinions sont loin d’être inconciliables : l’absence au départ de culture intellectuelle et rhétorique de l’adolescent ne prédispose-t-elle pas l’adulte qu’il sera à être davantage perméable aux acquis futurs ?

Elle a appris l’anglais ; traduit ou adapté prose ou poésie anglaise ; composé fable, poème ou conte «imités» du russe, de l’arabe, du polonais, du persan. Elle a manié aisément le parler créole, reflet de sa lointaine aventure guadeloupéenne, tout comme le patois douaisien conservé depuis l’âge tendre, et dont termes et tours rejaillissent aussi bien dans la chronique des Petits Flamands que dans les vers d’Oraison pour la crèche. Sans compter les échos rythmés de chansons populaires ou enfantines apprises dans ses jeunes années, d’où l’importance chez elle du refrain et de la reprise, aléatoire ou non. Sans compter aussi une assez bonne connaissance de la Bible, qu’elle ne peut avoir passivement héritée de sa famille dans le détail. C’est sûr : une curiosité intellectuelle discrète, mais efficace, l’a rendue réceptive à bien des choses.

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